Partage de textes

Maurice Zundel

La vraie vie, la vie éternelle, ici, maintenant, la véritable communion entre les hommes, c'est l'échange de l'infini, ici, maintenant. Le vrai visage demeure, c'est ce Ciel intérieur, ici, maintenant. Et quand nous avons le privilège si rare de rencontrer un visage humain parfaitement lumineux, parfaitement ouvert, dépouillé de lui-même, nous l'accueillons justement par ce centre intérieur, par ce centre unique, par ce point où l'espace et le temps se condensent en une Présence infinie.
Nous communions par le dedans et non par le dehors, et le corps lui-même se transfigure, libéré de sa pesanteur et devenu simplement comme le sacrement de cette Présence infinie qui est la respiration même de toutes nos tendresses.
Nous sommes donc parfaitement sûrs, par une expérience d'ici-bas, que nous pouvons faire à chaque instant, que nous faisons hélas trop souvent en négatif, que la seule manière d'atteindre l'homme, c'est de le joindre dans ses racines en Dieu. Et ceux qui ont été déliés de leur dépendance à l'égard de l'univers, ceux qui sont cachés en Dieu qui vit en nous, aucun autre moyen de les atteindre que le même, le même qui est de communier avec Dieu, le même qui veut faire résidence en nous, le même qui dépasse nos limites et d’atteindre à ce niveau infiniment profond où notre vie jaillit du Cœur du Seigneur.
Nous risquons constamment de nous faire illusion ; nous gâchons la vie, nous gâchons nos amitiés, nous gâchons nos relations humaines, nous nous réfugions et nous nous complaisons dans la banalité. C'est nous qui jetons un masque sur les visages, en plus de celui que nous portons. Et puis, quand la mort vient, nous versons des larmes de crocodile sur une vie que nous n'avons pas su découvrir, que nous n'avons pas su mettre en valeur, avec laquelle nous aurions pu, en effet, avoir des échanges inépuisables et maintenant, c'est trop tard, parce que nous sommes restés à la surface de nous-même, au lieu d'entrer dans les profondeurs de la réalité humaine.
C'est pourquoi, ce soir, c'est dans le recueillement le plus profond, dans le silence intérieur le plus parfait, que nous avons à joindre nos bien-aimés qui sont cachés dans la lumière du Seigneur et qui vivent dans le Ciel intérieur à nous-même, où nous rencontrons à la fois leur visage et celui du Seigneur.
Plus nous communierons à la Présence divine, plus nous sommes assurés de communier à leur présence et de poursuivre ce dialogue d'amitié ou d'amour, de le poursuivre dans une perfection toujours plus grande, parce que l'éternité n'est pas immobile, parce que l'éternité ne peut être qu'une progression sans fin d’une bonté et d’un amour inépuisable.
Nous pouvons donc, ensemble, avec nos bien-aimés cachés dans le Cœur de Dieu qui bat dans le nôtre, nous pouvons, avec eux, monter sans fin, et à mesure que notre amour devient plus pur, le leur s'enrichit et nul doute que nos progrès sont les leurs, et les leurs les nôtres.
Quand nous atteignons les profondeurs de la vie, quand nous consentons à vivre vraiment, nous voyons que nous débouchons immédiatement sur l'éternel et sur l'infini. C'est dans la réalité merveilleuse de ce Dieu qui nous habite et qui est la respiration de notre liberté, c'est dans cette réalité merveilleuse que toutes les tendresses prennent leur origine.
C'est en Lui que tous les amours se fondent et s'éternisent. Rien ne finit jamais de ce qui commence en Dieu. La Résurrection, ce n'est pas pour demain, c'est pour aujourd'hui, parce que, ce que nous appelons le corps, dans notre mauvaise philosophie dualiste et manichéenne, ce que nous appelons le corps, demeure, lui aussi. Il n’y a que le corps, je veux dire, il y a dans notre apparence visible, il y a ce qui vit en nous-même, lorsque nous vivons à la surface, tout ce qui empêche d'atteindre à nos profondeurs, mais il y a aussi, dans notre visage, il y a la possibilité, quand nous nous recueillons en Dieu, la possibilité d'être la plus haute révélation de nous-même. Il y a donc un aspect de notre être physique qui peut demeurer, qui doit demeurer et qui certainement demeurera dans la mesure même où nous aurons vaincu la mort dans la vie quotidienne, dans la mesure où nous refuserons de nous laisser porter par l'univers pour le porter avec amour, dans la mesure où tout notre être sera redéfini dans une offrande d'amour. Alors, le corps lui-même s'intériorisera, passera du dehors au-dedans, se concentrant dans le centre et dans ce point unique qui est la Présence infinie. Notre corps, voyez-vous, vivra mais indépendant, cette fois, du monde physique qui nous ravitaille dans la vie quotidienne et n'ayant plus besoin de ces appareils qui nous mettent en prise sur notre habitat terrestre, qui seraient différents si nous habitions sur une autre planète.
C'est l'homme tout entier qui demeure, mais l'homme pris à son niveau le plus profond, mais l'homme saisi dans sa source éternelle, mais l'homme libéré de ses convoitises, mais l'homme passé du dehors au dedans et vivant avec Dieu qui est vraiment la vie de notre vie. La mort est radicalement vaincue et les échanges d'ici-bas sont déjà des échanges éternels.
Faisons écho, pour rejoindre nos amis qui ne sont pas du tout les miens mais qui sont au-dedans de nous comme les miens, pour les joindre nous avons dans l’intérieur de . ?. nous avons à atteindre le niveau d’existence le plus profond et c’est là dans ce cœur à cœur avec le Seigneur que nous retrouverons, éternisé, le visage de tous ceux que nous aimons, que nous ne cesserons jamais d'aimer et avec lesquels nous échangeons la même respiration de tendresse que dans les suprêmes moments d'ici-bas : qui est le Dieu vivant en qui tout est vie.